Une Découverte

Une Découverte

Château Tertre Roteboeuf : quand « Grand Cru » est superflu

Le Château Tertre-Roteboeuf est un ovni. Venu de la planète Bordeaux, cet astre de Saint-Emilion n’a que faire de la dénomination « Grand Cru ». Son vigneron, François Mitjavile ne fait rien comme les autres : réputation précoce, vinification à l’ancienne, terroir légendaire en pente argilo-calcaire, 3 domaines familiaux pour exprimer un savoir-faire. C’est le « vin de garage » par excellence (apparu à Bordeaux dans les années 1990, des vins de château aux petits volumes, à la production volontairement limitée, sans véritable moyen, vinifié dans un garage au lieu d’un chai, et réservée à une clientèle bien ciblée avec des prix très élevés). Mettons nos ceintures ?

Une histoire familiale

  1. Le Château du Tertre (désormais Roteboeuf) est référencé dans l’édition du guide Féret, la « bible » du vignoble bordelais. Les prémices d’un terreau fertil ?
  2. François vient au monde dans la capitale. Durant sa jeunesse, rien n’attire François sérieusement et certainement pas son bureau dans l’entreprise familiale de transport « Mitjavile ».

1961.La propriété est donnée en fermage à des cousins (d’Emilie, la femme de François), propriétaires de Bellefont-Belcier, belle propriété, près de Pavie, sur les mêmes coteaux.

  1. François met au monde Louis.
  2. François met au monde Nina.
  3. François fait les cents pas, jours et nuits, sur les terres de sa belle-famille, alors qu’il travaille au Château Figeac à Saint-Emilion. Mais il a enfin trouvé sa voie et reprend les vignes dont sa femme Emilie a hérité et renomme les 3.5 hectares : Domaine Le Tertre-Roteboeuf. Drôle de nom ? Tertre signifie « colline », et lorsque les bœufs arpentaient ces vignes en côteaux, ils éructaient. « Je vais mener tout seul ma barque et personne ne pourra m’emmerder. Au départ, je n’avais pas l’intention de faire un grand vin. J’aspirais simplement à une vie heureuse, avoir une propriété qui tourne, et surtout ne pas être jugé. Il se trouve que cette propriété commandait de faire un grand vin, parce que le cru et la qualité étaient là. » Colérique, visionnaire et rêveur ?
  4. Le premier millésime voit le jour. Si quelques chanceux en ont encore en cave, qu’ils les choient avec amour et patience !
  5. La révélation au grand public. Le succès ne tarde pas : la dégustation du millésime le place immédiatement au niveau des plus grands. Ce vin au fruité savoureux et aux étonnantes saveurs évolutives dès le plus jeune âge des vins surprend la presse et notamment Robert Parker, le critique numéro 1 du Bordelais.

1985 Le somptueux. Le millésime est grand à Bordeaux, notamment à Saint-Emilion, surtout à Tertre- Roteboeuf.

1988 François rachète 10 hectares en AOC Côtes-de-Bourg et renomme le domaine : Roc de Cambes et Domaine de Cambes (AOC Bordeaux) pour le second vin.

  1. La confirmation. Le millésime ponctue une série impressionnante de 3 grands millésimes (1988-1989-1990) et Tertre Roteboeuf assoie ainsi sa notoriété.
  2. Robert Parker descend le millésime chez Tertre-Roteboeuf alors que François l’encense. « Plusieurs de mes clients m’ont appelé pour me dire qu’ils n’avaient que faire de cette note. » jubile François. Alors Why Not ?
  3. Louis rachète le Château Cadet 22 hectares en Côtes-de-Castillon pour y imposer sa patte Mitjavilienne, et quelle patte …

Aujourd’hui Nina et François chapeaute Tertre-Roteboeuf, Roc de Cambes, Domaine de Cambes tandis que Louis gère le Domaine de L’Aurage et vinifie au Château Mas Neuf (VDP D’OC en Languedoc-Roussillon).

Un terroir, sans un style, c’est inutile

François s’inspire beaucoup des préceptes de l’œnologue Emile Peynaud, notamment pour la taille en Cordon de Royat et non Guyot comme la plupart des viticulteurs font (méthode adopté pour lutter contre le phylloxéra, qui aujourd’hui n’a plus lieu d’être selon lui). Elle permet d’avoir une meilleure exposition au soleil tout en gardant la fraîcheur du sol comme l’affirme Nina qui travaille avec lui : « De vrais petits bonsaïs à 20 cm du sol ! On gagne 1 degré de température de différence. Les raisins plus proches du sol, plus au chaud peuvent murir plus vite. ». Ce travail minutieux, et dans la lignée du maître bourguignon Henri Jayer, a pour effet de produire un vin qui « fait croire aux dégustateurs que votre vin est vieux quand il est jeune, et jeune quand il est vieux.». Cette insolente jeunesse est époustouflante sur le millésime 2000 par exemple.

L’agriculture raisonnée d’accord, et le bio ? « Bio ou pas bio, nous ne répondons à aucun dogme… nous ne répondons qu’à notre devise de traiter le moins souvent possible. » affirme Nina. Elle enchaîne :« Cela fait près de 40 ans que notre père utilise des tracteurs à chenilles pour ne pas tasser les sols. Nous n’avons pas de tassement dans les sols car le poids du tracteur est réparti sur toute la longueur et non sur 4 roues. Les racines peuvent descendre plus facilement. Il y a moins de pression avec un tracteur à chenilles au cm2 qu’avec un cheval. »Ne jamais céder à la vox populi…

Au Château, à Saint-Laurent-des-Combes, on sait comme chez tous les grands que le vin se fait à la vigne : un ouvrier par hectare sont donc requis. « Je privilégie la qualité du fruit ; l’élevage ne fait que développer ce potentiel. » assène François. Tout réside dans la qualité du grain pour obtenir une pureté digne des nectars des dieux. Ni vert, ni croquant, ni flétri, ni botrytisé. Juste « « après le sommet de la courbe, légèrement sur la descente » comme le veut François sur ses 5.8 hectares.

« Je tiens à mettre en valeur l’expression du fruit qui ne mûrit jamais de la même manière selon les millésimes. » a-t-il à cœur. A Saint-Emilion, sur ce terroir avec une exposition sud-sud-est, des vignes en amphithéâtre et un sol argilo-calcaire aride. « C’est le terroir le plus exotique de la côte sud, permettant de rôtir/confire les baies, tout en gardant la fraîcheur.» se réjouit François. Le merlot (80%) est idéalement situé pour ressortir ses aromatiques de fruits rouges denses et le cabernet-sauvignon (20%) également pour donner la structure tannique et la profondeur.

Chez les Mitjavile, on fait simple : que du rouge, pas de blanc. Le site web ? Une photo du Château avec écrit « Bienvenue au Tertre Roteboeuf !Nous vous répondrons avec plaisir! » et la même en anglais.« Je suis considéré comme un type original, alors que la chose qui paraît aujourd’hui la plus originale dans notre monde, c’est le classicisme. » s’étonne François. Son originalité :son classicisme ?

Mes coups de cœur

L’identitaire : Château Tertre-Roteboeuf 2000

Un rouge rubis, une larme suave, un nez fruité et poivré, mon verre est coruscant. Délicatesse, tendresse et douceur n’ont que faire des 18 mois d’élevage en fût neuf de Radoux. Le toucher de bouche est une caresse de femme dans un dos dévêtu. Ce récital de merlot sur les fruits rouges flatteurs et confiturés enrobe mon palais et me laisse cette sensation « queue de paon » : suave, profond et long. « Je veux des raisins rôtis ! » martèle souvent François. « Les vins issus de raisins cueillis au seuil de leur décadence vieillissent mieux que ceux vendangés primeurs et trop croquants. Il faut chercher la fraîcheur dans une légère surmaturation. » déclare François. Et quelle fraîcheur ! Le duo fraise-framboise, une pointe mentholée, une agréable note de poivron vert et des arômes de poivres frais me tapissent le palais avec vivacité, fougue et fraîcheur. La finesse et l’élégance sont au rendez-vous de ce grand vin. Comment ne pas avoir la longueur lorsqu’on a sensualité, fraîcheur, jeunesse, finesse et pureté ? C’est un corollaire ! Le modèle Bordeaux Grand Cru de Riedel est parfait pour donner l’ampleur que le nez exhale, approfondir la matière juteuse et étirer le nectar en bouche.Prix caviste moyen : 300€

Le plus bordelais de tous : Château Tertre-Roteboeuf 1998

Un très beau millésime rive droite qui donnent des vins au registre très classique. A l’aveugle, le côté Bordeaux classique est donné : des notes végétales et fraîches (fleur, pin), du cèdre, du graphite et du chocolat. Le style Mitjavile arrive ensuite : la finesse et le toucher de bouche délicat.Prix caviste moyen : 220€

La grandeur décadente : Château Tertre-Roteboeuf 1992

François avoue signer son pire millésime. Il en demeure pourtant encore aujourd’hui bon, je garde le souvenir « des saveurs plus élégantes, un peu décadentes » que François évoque à son propos. Une fraîcheur persistante, des notes de fruits rouges compotées, de fleurs, de cacao, de truffe, de beurre et un côté jus de viande qui rappelle la vinification par l’oxygénation. Prix caviste moyen : 100€

Phone: 06 25 45 43 50
5, rue des Roses 69008 Lyon